« [Il ]faut tuer l’anecdote, détruire le sujet et tout reconstruire. »
Né à Paris d’une mère brodeuse et d’un père musicien, Gen Paul, de son vrai nom Eugène Paul rejoint très tôt le domaine artistique en devenant apprenti tapissier dès l’âge de 13 ans. La mort soudaine de son père deux ans plus tard le plonge dans le domaine artistique d’effervescence artistique de Montmartre. Autodidacte, il se consacre dès lors quotidiennement au dessin et apprend au contact de ses aînés, qui perçoivent en lui la vivacité de son regard et la sûreté de son trait.
En 1914, il s’engage volontairement pour la guerre au cours de laquelle il perd sa jambe droite. Médaillé militaire, Croix de guerre, Légion d’Honneur, il est héros de la patrie mais demeure marginalisé au sein de la société. Incapable de poursuivre sa carrière de tapissier, il commence à signer ses premières toiles de paysages à Montmartre ou au fameux Moulin de la Galette, lieu emblématique de la vie artistique et bohème.
Gen Paul voue un culte au dynamisme des grandes villes qu’il souhaite représenter dans ses œuvres. Ainsi, malgré son handicap, il voyage entre la France, l’Italie, et l’Espagne où il découvre les maîtres anciens qui qu’il admire. Entre 1925 et 1929, l’artiste fait preuve d’une grande production durant laquelle il représente des artistes et surtout des musiciens en mémoire de son père. Sa notoriété naissante l’expose peu à peu à la lumière, tandis qu’il s’abandonne à l’alcool, cherchant dans l’ivresse une échappatoire. Cette période s’épuise dès 1930 à cause d’une crise de délirium qui l’emporte à Madrid. C’est en 1943 qu’il reprend enfin sa production et réalise de nombreuses gouaches, pour lesquelles il développe de nouvelles techniques au cours de la décennie suivante. La création de notre œuvre s’inscrit vraisemblablement dans cette période.
Proche du cercle des « peintres de Montmartre » à Paris, Gen Paul est influencé par des artistes tels que Vlaminck, Utrillo ou encore Toulouse-Lautrec. Il prend goût à représenter ce qui l’entoure car la simplicité de la vie quotidienne le fascine. Il considère que « Le passé c’est la mort. Le futur, pour moi, ça n’existe pas. Il n’y a que le présent qui compte. Le jour qui vient est déjà miraculeux » 2 ; ces dires marquent la forme que prend ses œuvres : une soif de vie résultant de son handicap. Il figure la beauté de la vie et son dynamisme. Dans notre œuvre, Gen Paul, choisit de d’illustrer des cyclistes devant un jardin et un bosquet automnal. Les vélos, symbole de liberté et de vitesse, permettent le déplacement et une circulation frénétique dans les rues des grandes villes bondées. Il s’agit d’une liberté dont il ne peut véritablement jouir, mais dont le désir transparaît dans le mouvement insufflé à cette gouache.
Les cyclistes sont rendus par de simples et habiles accents nerveux de gouache rapides pour rendre compte du mouvement. Par les couleurs vives et chatoyantes, l’artiste reflète une époque pleine d’espoir et de joie de vivre où s’exprime la fascination de la modernité. Dans ses œuvres, on décèle un enthousiasme, une émotion sincère et une sensibilité devant une scène de vie quotidienne qu’il retranscrit en un spectacle splendide et joyeux. Ce détournement de la réalité est aussi visible dans la représentation des cyclistes disproportionnés qui ne sont figurés que par leur forme et leur couleur. À travers ces différentes caractéristiques transparaît une volonté de proclamer au monde un désir de vivre sans détour. Contrairement à Chaïm Soutine (1893-1943), qui use pourtant des mêmes procédés picturaux – empâtement épais, déformation des sujets et touche gestuelle – le peintre illustre sa sincérité par un optimisme éclatant.
Gen Paul incarne la volonté d’un artiste marqué par les drames de célébrer la vie dans toute la virtuosité de ce qu’elle peut offrir. Selon lui, les œuvres doivent faire admirer, ironiser et distraire avant de dénoncer. Il fait preuve d’un expressionnisme sublimé là où beaucoup d’autres artistes se sont abandonnés à l’angoisse et au désespoir face à une société abîmée. Comme l’a signifié Henri Bing en 1928, « Gen Paul se tourne vers la vie, […] elle dégage son époque, le style et l’esprit du moment » 3. Dans cette œuvre, le dynamisme provoqué semble annoncer le mouvement de l’action painting développé et encouragé par une nouvelle génération d’artistes tel que Willem De Kooning (1904-1997).
Capucine Correia-Leseve et M.O
1,2,3. Gen Paul, Gabrielle A, et Carla a Marca, Gen Paul : 1895-1975 : rétrospective : [exposition], Menton, Palais Carnolès, musée des beaux-arts, du 8 juillet au 10 octobre,1993, Paris, Les Amis de Gen Paul, 1993.
