Parmi les œuvres d’un grand sentiment poétique, voici encore les envois de M. Maxence
tout pénétrés d’un lyrisme contenu qui n’ont rien de conventionnel.
Guillaume Apollinaire
Alors que rien ne le prédestinait à une carrière artistique, le jeune rentier Edgar Maxence évoque très tôt sa vocation. À Nantes, sa ville natale, il étudie brillement les rudiments de la peinture avant de rejoindre l’École des beaux-arts de Paris auprès du portraitiste Jules-Elie Delaunay (1828-1891) jusqu’à la mort de ce dernier quelques mois plus tard. C’est à cette époque que Maxence, âgé d’une vingtaine d’années, fait la rencontre de Gustave Moreau (1826-1898), ami intime de Delaunay, qui marquera le reste de sa carrière.
Devenu mentor, confrère et ami avec qui il entretient une étroite correspondance, Moreau soutient Maxence qu’il classe parmi ses meilleurs élèves. Grâce à lui, il accède à une nouvelle notoriété auprès de ses confrères mais aussi d’un public fasciné par le paysage mystique qu’il révèle dans ses œuvres. L’artiste atteint une reconnaissance nationale à l’âge de 27 ans lorsque l’État se porte acquéreur en 1898 de l’œuvre L’Âme de la forêt pour le musée des beaux-arts de Nantes, suite à son exposition remarquée au Salon.
Son œuvre de jeunesse a pu être lue comme un hommage à la personnalité et au travail de Gustave Moreau. Dans une volonté de créer son propre univers, Maxence propose une vision du monde confondue entre ésotérisme et religion dans lequel les modèles médiévaux évoluent dans l’ère contemporaine.
« […] Au milieu de son atelier, sans perdre une minute, tout en causant devant son chevalet, Maxence travaille. Toujours pressé, toujours affairé, il vous reçoit une palette à la main et ce n’est pas une pose. Il est doué de cette grande qualité qui renverse à la longue tous les obstacles : ne jamais perdre de vue le but qu’on s’est fixé. Tout dans sa vie tend à préparer l’avenir. Il peint réellement du matin jusqu’au soir. »
Roger Grand, La Revue nantaise, 1er avril 1898
Malgré un talent reconnu par ses confrères et par les critiques, et au-delà de ses récompenses scolaires, Maxence n’obtiendra jamais le Prix de Rome auquel il concourt pourtant plusieurs fois. Sa confrontation aux maîtres italiens de la Renaissance qu’il admire ne se limite donc qu’aux chefs-d’œuvre conservés au Louvre. En réponse à ces échecs, il rejoint les artistes regroupés autour du Sâr Péladan et expose au Salon Rose-Croix – entre 1895 et 1897 – des portraits et têtes de saintes en prière qui font sensation. Désormais l’artiste chevauche entre une clientèle parisienne friande de ses scènes religieuses tandis qu’à Nantes, la bourgeoisie locale se laisse volontiers portraiturer.
Notre œuvre est un excellent exemple des portraits de femmes en prières que Maxence se plaît à peindre jusqu’à la fin de sa carrière. Une jeune femme à mi-corps est ici représentée assise sur un banc en bois dont les accotoirs sont sculptés de bustes de femmes. Il s’agit de l’intérieur d’une église dont l’arrière-plan présente un treillis en fer forgé ajouré de formes polylobées et rehaussé d’or, laissant apercevoir des vitraux dans le fond, que l’on retrouve d’autres œuvres telle que Les Oraisons. L’artiste s’est vraisemblablement inspiré du chœur de l’église Saint-Nicolas de Nantes.
À travers ces visages féminins, Maxence transmet un profond sentiment de voyage intérieur. Il puise l’inspiration entre culture celtique et costumes médiévaux issus des légendes bretonnes mais aussi de l’œuvre des préraphaélites à la fameuse psychologie impénétrable. L’esprit troubadour du début du XIXe siècle s’enrichit de contradictions entre inventions et ambiances traditionnelles : Maxence revisite les siècles passés et se place comme le plus expressif de sa génération.
Pour rendre ces atmosphères rêveuses et énigmatiques, l’artiste su se distinguer en développant une subtile technique de préparation à partir de cire agglomérée à l’huile à laquelle il ajoute presque systématiquement des rehauts d’or qui complètent le caractère précieux de ses œuvres. Outre son expérimentation avec la cire, il varie les techniques jouant des effets de transparence entre la tempera, la gouache ou encore l’aquarelle : les critiques reconnaissent en lui la grande force chromatique d’un brillant coloriste.
Edgar Maxence reçut de nombreux honneurs dont deux médailles d’or à l’Exposition universelle de 1900 puis de 1927. Tout au long de sa carrière, le peintre place sa peinture au service d’une ferveur médiévale parfois considérée comme obsolète face au génie de Braque, Picasso ou encore Matisse qui révolutionnent pendant ce temps la peinture moderne. Néanmoins, les œuvres de l’artiste conservent leur caractère intemporel : face aux bouleversements économiques et sociaux Maxence demeure impassible. Devant ces femmes en méditation, il conduit inlassablement le spectateur aux mêmes questionnements.
M.O
