Le sacrifice d’une vestale dans un temple

Pierre-Nicolas SICOT, dit LEGRAND DE SERANT

Le sacrifice d’une vestale dans un temple

Huile sur sa toile d’origine
45 x 55 cm
Beau cadre en bois sculpté et doré à décor de perles et raies de cœur d’époque Louis XVI

Provenance :

Vente Tajan 23 juin 1997, sous le titre Coresus et Callirhoé comme Guillon Lethière

Vente Tajan 21 octobre 1999, sous le titre Coresus et Callirhoé comme Guillon Lethière

Vente Tajan 19 octobre 2005, sous le titre Coresus et Callirhoé comme attribué à Guillon Lethière

Vente Tajan 18 juin 2007, sous le titre Coresus et Callirhoé comme attribué à Guillon Lethière

Peintre originaire de Normandie, Pierre-Nicolas Sicot commence sa carrière en France sous le nom de Legrand. Formé à l’École gratuite de dessin de Rouen auprès de Jean-Baptiste Descamps, ancien élève puis collaborateur de Nicolas de Largillière, il expose dès 1784 au Salon de Lille, avant de présenter plusieurs œuvres aux Salons de Paris de 1796 et 1799, parmi lesquelles La Mort de Pline, disparue sous le Second Empire. Installé en Suisse à partir de 1795, il y adopte le nom de Legrand de Sérant — également écrit Legrand de Serrant — tout en poursuivant ses liens avec la France. Après un dernier séjour à Paris en 1814, il regagne la Suisse, où il demeure jusqu’à la fin de sa vie.

La scène se déroule vraisemblablement dans un temple consacré à Vesta, comme semble l’indiquer la statue de bronze sur la droite. Une foule indistincte s’efface dans la pénombre, tandis que l’action se concentre au premier plan. À gauche, un groupe de femmes éplorées, dessiné par des lignes souples, est dominé par une figure centrale vêtue de blanc, dont l’accoutrement évoque celui des vestales. Sa posture vacillante et son caractère presque éthéré contrastent avec le mouvement des figures masculines qui lui font face. Un jeune homme brandit un glaive et retient de l’autre main la toge d’un personnage plus âgé, comme pour entraver sa fuite. L’identification ancienne de la scène comme Corésus et Callirhoé doit être reconsidérée. Dans la Description de la Grèce de Pausanias, le prêtre Corésus se donne lui-même la mort afin d’éviter le sacrifice de Callirhoé, dont il est amoureux. La dynamique de la scène ne paraît pas compatible avec cet épisode : le personnage en toge jaune joue un rôle particulièrement actif, souligné par la fumée blanche du feu sacré l’enveloppant. La scène pourrait plutôt évoquer la condamnation d’une vestale : selon les rites romains, une vestale soupçonnée d’avoir rompu son vœu de chasteté ou laissé s’éteindre le feu sacré était jugée par le pontifex maximus. Toutefois, la tentative de fuite de l’homme barbu, comme l’attitude résolue du jeune homme au centre, s’accordent difficilement avec cette interprétation et invitent à maintenir l’identification du sujet ouverte.

La force de notre œuvre réside notamment dans son exécution. Le pinceau rapide, les empâtements et la touche vive confèrent aux figures une intensité particulière. Legrand de Sérant oppose aux tonalités sourdes de l’arrière-plan une gamme éclatante de jaunes, de bleus et de rouges vermillon, concentrée sur les protagonistes et leurs draperies. Les reflets rougeoyants des étoffes et les éclats chauds qui animent les objets métalliques au premier plan témoignent de la finesse de sa recherche lumineuse, jusque dans cette esquisse préparatoire. Cette démarche trouve un parallèle dans La Continence de Scipion, acquise par le musée Fabre de Montpellier comme une œuvre de Jean-Pierre Saint-Ours, mais rapprochée par Philippe Bordes du corpus de Legrand de Sérant. De format comparable, les deux toiles partagent une construction rigoureuse et des physionomies typologiques, davantage destinées à définir les volumes qu’à individualiser les traits. Elles témoignent également du même soin apporté aux effets de trompe-l’œil, notamment dans le rendu de la vaisselle liturgique, enveloppée de draperies rouges et animée de reflets lumineux similaires.

Une autre œuvre de Legrand de Sérant récemment apparue sur le marché permet de prolonger cette comparaison : La Mort de Socrate, sujet emblématique de la tradition néoclassique et de la peinture davidienne. Legrand privilégie l’instant qui suit le climax dramatique, lorsque le poison commence à agir sur le corps du philosophe. La coupe renversée au premier plan trouve un écho dans le brasier placé de manière similaire au sein de notre scène. Les deux toiles présentent aussi une même hiérarchie chromatique, où les figures principales, caractérisées par des couleurs franches, se détachent de personnages en arrière-plan dissous dans un camaïeu brun-gris.
Par sa puissance expressive, ainsi que par sa richesse chromatique et picturale, notre œuvre témoigne de la singularité de Legrand de Sérant. Philippe Bordes le décrit à juste titre comme « un artiste plein d’audace dont la puissante singularité commence seulement à être reconnue ».

Nous remercions Monsieur Philippe Bordes de nous avoir confirmé l’attribution de cette œuvre après examen de visu.

D.G.