Corinne au cap Misène

Philippe-Jacques van BREE

Corinne au cap Misène

Aquarelle gouachée et rehauts d’or sur traits de crayon noir
Signé en bas à gauche P. VAN BREE
37,5 x 47 cm

Provenance :

Vente Collégiale de Maîtres anciens et du XIXe siècle, Paris, Hôtel Drouot, étude Daguerre, 31 mars 2016, lot 5

France, collection particulière

Le parcours de Philippe-Jacques van Bree se déploie entre les traditions artistiques de l’Europe septentrionale et méridionale. Formé à l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers auprès de son frère Mathieu-Ignace, il gagne Paris en 1811 et rejoint l’atelier d’Anne-Louis Girodet-Trioson. L’Italie s’impose bientôt au cœur de son art. Après un premier séjour entre 1816 et 1818, van Bree y retourne en 1821 et s’établit à Rome, où il fréquente la communauté des artistes néerlandais et belges. Ses voyages à Naples et à Florence nourrissent durablement son imaginaire. De retour à Bruxelles en 1834, il connaît un vif succès dans les Salons belges avec des tableaux de style troubadour consacrés à des sujets historiques, avant d’évoluer vers un goût orientaliste. Son œuvre se distingue par un langage raffiné, où la précision du dessin s’allie à la délicatesse des figures, comme dans L’Hommage à Raphaël, récemment acquis par le musée Fabre de Montpellier (inv. 2020.6.1), ou dans Laure et Pétrarque à la Fontaine de Vaucluse. Ici le poète interrompt son écriture, le regard levé vers le ciel, face à un paysage romantique aux tonalités rosées, baigné d’une lumière douce et vaporeuse. Cette scène, où la création poétique se mêle à la contemplation d’une nature pittoresque, trouve dans l’œuvre que nous présentons une résonance féminine.

Sa protagoniste est Corinne, l’une des héroïnes les plus célèbres de la littérature romantique, personnage éponyme du roman Corinne ou l’Italie, publié en 1807 par Madame de Staël. Poétesse italienne admirée pour son génie et son indépendance, Corinne tombe amoureuse de Lord Oswald Nelvil, jeune aristocrate écossais venu en Italie après la mort de son père. Leur amour est pourtant condamné dès son origine : Oswald a promis à son père d’épouser une Anglaise. Van Bree représente l’un des moments les plus poignants du roman, au cap Misène, face au golfe de Naples et au Vésuve. Alors que Corinne participe aux réjouissances organisées avec les habitants du lieu, elle se retire soudain, saisie par le pressentiment de la fin de son amour.

« L’air qu’on respirait était ravissant ; il pénétrait l’âme d’un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et s’empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes, et d’abord elle consentit avec plaisir ; mais à peine eut-elle commencé que les sentiments les plus sombres lui rendirent odieux les amusements auxquels elle prenait part, et elle s’éloigna rapidement de la danse et de la musique ; elle alla s’asseoir à l’extrémité du cap sur le bord de la mer. […]
Du haut de la petite colline qui s’avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, et la campagne qui s’étend depuis Naples jusqu’à Gaëte, enfin la contrée de l’univers où les volcans, l’histoire et la poésie [sic] ont laissé le plus de traces. […]
La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage ; le vent frais de la mer agitait ses cheveux, et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un attendrissement irrésistible : elle considéra ces lieux enchanteurs, cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n’y serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. » [1]

Corinne est à l’écart de la foule et d’Oswald, accompagnée seulement d’une servante et absorbée dans ses pensées, son regard devenant le véritable point d’ancrage de la composition. Van Bree suit de près le texte de Madame de Staël, notamment dans le traitement du clair de lune, qui effleure le visage de la jeune femme et se reflète dans la blancheur de sa robe et dans les tons laiteux de sa jupe. À l’arrière-plan, le Vésuve en éruption projette une sombre colonne de fumée dans l’air, écho silencieux de ses tourments. L’étendue calme de la mer, les flancs rosés du volcan et les tonalités pastel prolongent cette atmosphère suspendue et enveloppent la scène d’une lumière presque irréelle. Le raffinement des costumes aux étoffes amples, des diadèmes et des bijoux, ainsi que le charmant détail du parasol tenu par la servante, introduit une touche exotique. Les rehauts d’or en accentuent la préciosité, faisant vibrer la surface au gré de la lumière.

La figure de Corinne connaît à cette époque une fortune considérable, nouvelle image de l’artiste femme, à la fois poétesse, musicienne et esprit créateur indépendant, tout en renvoyant à Germaine de Staël elle-même. Peu après la publication du roman, Élisabeth Vigée Le Brun peint ainsi l’écrivaine sous les traits de Corinne au cap Misène, la lyre à la main (Genève, musée d’art et d’histoire, inv. 1841-0003). François Gérard réalise lui aussi une Corinne au cap Misène pour le prince Auguste de Prusse et Juliette Récamier, proches de Madame de Staël. Il représente Corinne avec sa lyre, chantant devant les paysans et Oswald, dans un paysage fortement assombri où les expressions inquiètes des personnages accentuent la tension dramatique.

L’héroïne de van Bree apparaît au contraire dans une vision plus intime : non plus musicienne charmant son auditoire, mais poétesse retirée du monde et absorbée dans ses réflexions. Le livre portant son nom devient ainsi une célébration discrète de son génie littéraire. Dans un dessin d’une exécution fine et riche en détails, van Bree nous livre, avec une poignante douceur, l’un des épisodes les plus évocateurs de l’imaginaire romantique.

D.G.