Peintre voyageur, Jean-Pierre Houël fait de l’observation du monde le principe même de sa création. L’alliance entre la précision du relevé et la sensibilité artistique qui caractérise son œuvre se forge très tôt grâce à une formation aux horizons multiples. Originaire de Rouen, il étudie auprès de Jean-Baptiste Descamps, auteur de la Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, qui l’initie à la peinture des Écoles du Nord, avant de poursuivre son apprentissage auprès de l’architecte Thibault le Vieux, dont il retient la maîtrise de la perspective et le goût pour les architectures anciennes. Arrivé à Paris en 1755, il rejoint l’atelier du graveur Jacques-Philippe Le Bas, avant de se former à la peinture auprès de Francesco Giuseppe Casanova. Grâce au soutien du duc de Choiseul et du marquis de Marigny, il obtient en 1769 un brevet de pensionnaire à l’Académie de France à Rome, prélude à son premier voyage en Italie, qui le conduit jusqu’à Naples et en Sicile. Agréé à l’Académie royale en 1774, Houël expose dès l’année suivante au Salon et développe une carrière indépendante soutenue par de grands amateurs, tels Barthélemy-Augustin Blondel d’Azincourt et le duc de Choiseul, qui lui commande six dessus-de-porte pour le château de Chanteloup.
Si le voyage en Italie constitue au XVIIIe siècle une étape essentielle de la formation des artistes européens, la Sicile reste un territoire peu fréquenté, en raison de son éloignement et des difficultés d’accès. Houël y retourne pourtant une seconde fois entre 1776 et 1780, dans le cadre d’une mission officielle confiée par le comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, afin d’étudier les antiquités, les phénomènes naturels et les usages de l’île. À la différence du projet collectif dirigé par l’abbé de Saint-Non, il conçoit seul son Voyage pittoresque des Isles de Sicile, de Malte et de Lipari, publié entre 1782 et 1787, dont il assure lui-même l’illustration à partir de 264 dessins originaux.
Bien que Houel pratique également la peinture à l’huile, ce sont surtout ses gouaches qui témoignent de son talent de paysagiste. Particulièrement prisée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette technique est définie par Claude-Henri Watelet dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert [1] ; sa rapidité d’exécution et la luminosité de ses effets la rendent particulièrement adaptée à une pratique fondée sur l’observation directe du paysage.
Notre gouache réunit les préoccupations majeures de Houël : les phénomènes atmosphériques, la géologie, les architectures anciennes et les mœurs locales. Sa sensibilité aux variations météorologiques, nourrie par l’étude des paysages hollandais du Siècle d’or et de Joseph Vernet, se manifeste dans la ligne d’horizon basse et le vaste ciel qui occupe près des deux tiers de la composition. Les nuages, animés par le vent, et les touches de blanc diffusent une clarté cristalline dans les reflets argentés de l’eau et du feuillage. Comme Vernet, Houël observe les effets du contre-jour et de l’éclairage rasant, mais sans rechercher la dimension dramatique du sublime, privilégiant une restitution attentive des phénomènes naturels. Cette même précision se retrouve dans le traitement des éléments minéraux et architecturaux : les pierres et les rochers du premier plan sont décrits avec minutie, tandis que le pont évoque les esquisses de Houël consacrées aux ruines antiques, où il annote proportions et mesures. Les figures de paysans et de pêcheurs complètent enfin cette vision du territoire, incarnant son attention aux usages locaux et au rapport entre l’homme et son environnement. Ces aspects rapprochent son œuvre de celle d’Hubert Robert, avec lequel Houël partage le goût des ruines et du dialogue entre nature et architecture. Leur contribution commune au Voyage pittoresque de l’abbé de Saint-Non témoigne de préoccupations artistiques communes et d’une connaissance réciproque de leurs travaux.
La datation des œuvres de Houël demeure délicate, sa manière conservant une grande cohérence tout au long de sa carrière. Sa palette repose sur une gamme chromatique dominée par les ocres et les blancs des architectures, les bleus du ciel et de l’eau, et les verts de la végétation. Les tonalités bleutées de notre gouache, animées de touches blanches conférant un éclat nacré, ainsi que le traitement de l’eau, trouvent des rapprochements avec une feuille datée des années 1770 récemment apparue sur le marché (ill.2). La minutie des feuillages et l’harmonie des tonalités invitent à situer notre œuvre dans cette période, bien que la perspective oblique et les contrastes de clair-obscur trouvent également des échos dans des compositions plus tardives, comme la Vue de la roche appelée la Chaise de Gargantua de la fin des années 1780 (Rouen, musée des Beaux-Arts, inv. 1806.1.2). L’identification du lieu demeure incertaine. Éloignée des vues portuaires et des paysages volcaniques du Stromboli ou de l’Etna, la douceur des reliefs évoque plutôt la campagne romaine. Rare dans la production de Houël, le motif du pont pourrait s’inspirer des vues anciennes du Ponte Milvio, ou Ponte Molle, diffusées par les artistes nordiques actifs à Rome, comme l’attestent un dessin de Sebastian Vrancx ou une gravure de Jan Both.
L’œuvre de Houël est aujourd’hui largement représentée dans les collections publiques. De son vivant, l’artiste vend notamment à Louis XVI quarante-six vues de Sicile, aujourd’hui conservées au musée du Louvre, ainsi qu’environ cinq cents dessins et gouaches à l’impératrice Catherine II de Russie, dont deux cent soixante-dix rejoignent le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. D’importants fonds sont également conservés à la Collection Frits Lugt de l’Institut Néerlandais à Paris et à la Bibliothèque municipale de Rouen. À la croisée de l’art et de l’observation scientifique, Houël incarne pleinement l’ambition des Lumières de comprendre et de représenter le monde dans sa complexité. En faisant de son art un instrument de connaissance, il renouvelle la tradition du voyage pittoresque et contribue à l’évolution du paysage français de la fin du XVIIIe siècle.
D. G.





