Surnommé le « sculpteur de la Troisième République » par la presse au lendemain de sa mort [1] , Aimé-Jules Dalou est surtout passé à la postérité grâce aux grands monuments publics qu’il réalisa pour la Ville de Paris. Issu d’un milieu ouvrier aux idéaux républicains, il reçoit sa formation à la Petite École puis à l’École des Beaux-Arts, en révélant très tôt un talent qui attire l’attention de Jean-Baptiste Carpeaux. Après des débuts consacrés essentiellement à la sculpture décorative, son engagement en faveur de la Commune de Paris l’oblige à s’exiler en Angleterre de 1871 à 1879. De retour à Paris en 1880 grâce à l’amnistie des communards, il participe aux grands programmes monumentaux de la Troisième République, réalisant notamment La Chanson pour le nouvel Hôtel de Ville, Mirabeau répondant à Dreux-Brézé pour le Palais-Bourbon, le Monument à Eugène Delacroix, La Fraternité des Peuples et le Triomphe de la République, destiné à la place de la Nation.
Notre œuvre trouve son origine en 1886, lorsque Dalou reçoit la commande d’une statue monumentale représentant Antoine-Laurent de Lavoisier (1743 – 1794) destinée à l’une des niches du Grand Amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne. Alors que les autres figures du programme – Robert de Sorbon, Descartes, Rollin, Pascal et Richelieu – réalisées par d’autres sculpteurs, sont représentées assises dans des attitudes dignes et solennelles, Dalou choisit une approche différente. Le dos profondément courbé, les jambes croisées, le menton appuyé sur la main gauche, Lavoisier est entièrement absorbé dans sa réflexion. Fondateur de la chimie moderne, auteur du Traité élémentaire de chimie publié en 1789, Lavoisier, également immortalisé de son vivant par Jacques Louis David, incarne la révolution scientifique des Lumières et l’affirmation d’un rapport au savoir fondé sur l’expérience et la rationalité. Dalou choisit ainsi de le représenter au cœur même de son activité intellectuelle. Cette vision profondément humaine rejoint les convictions du sculpteur lui-même, attaché à l’idée d’un art au service du progrès et de la collectivité. Guillotiné en 1794 pendant la Révolution française, Lavoisier connut, comme Dalou lors de son exil, les conséquences des bouleversements politiques de son époque.
Cette représentation de Lavoisier, que certains documents et contrats successifs désignent comme « Le Penseur » [2] , trouve un parallèle contemporain dans Le Penseur d’Auguste Rodin, conçu au début des années 1880. Dalou et Rodin participent au renouvellement de la sculpture française de la fin du XIXe siècle, en substituant à l’image traditionnelle du héros triomphant une vision plus humaine et introspective de l’individu.
Pour cette commande publique, Dalou réalise une première esquisse en plâtre en 1886, aujourd’hui conservée au Petit Palais, puis présente une seconde version au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1890 [3]. Dans la première composition, Lavoisier est assis sur un tabouret de style Louis XVI, à l’élégance discrète, et est accompagné d’une pile désordonnée de livres renversés sur le sol, symbole d’un génie absorbé dans son travail intellectuel. Le deuxième modèle affirme une présence plus monumentale : le tabouret est remplacé par un banc massif, tandis que les vêtements gagnent en ampleur. Les attributs évoluent vers un livre fermé et une cornue, instrument évoquant les expériences scientifiques menées par le chimiste, dans une solution plus proche de celle retenue pour la sculpture définitive destinée à la Sorbonne.
À la fin de sa vie, bien que Dalou ait toujours placé son art au-dessus de toute ambition financière personnelle, il se préoccupe de garantir l’avenir de sa fille unique Georgette, dont l’état de santé nécessite une prise en charge au sein de l’Orphelinat des Arts. C’est dans cette perspective qu’il conclut en 1899 un contrat avec la maison de fonderie Susse Frères pour l’édition en bronze de trois de ses œuvres, parmi lesquelles figure « le Lavoisier, dans les diverses tailles qui pourraient être nécessaires à la vente » [4] . La production du Lavoisier en bronze commence ainsi du vivant de l’artiste, et un exemplaire est présenté au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1901 sous le n° 32. Après la mort de Dalou en 1902, ses exécuteurs testamentaires poursuivent la valorisation de son œuvre à travers différents contrats d’édition avec les maisons Susse, Hébrard et Houdebine. Le modèle du Lavoisier connaît alors une large diffusion en bronze, notamment à travers les versions n° 1, n° 2 et n° 3 mentionnées dans les catalogues de vente Susse de 1907 et 1910.
Parmi les modèles destinés à l’édition figure également une « esquisse du Lavoisier », mentionnée dans le contrat Susse-Dalou du 26 janvier 1918. Cette appellation semble désigner une version plus épurée et intime de la composition, proche dans son esprit du plâtre de 1886 aujourd’hui conservé au Petit Palais. Notre exemplaire présente un lien particulièrement remarquable avec ce dernier, les deux portant le numéro « 814 », gravé au même emplacement sur la plinthe. Le musée d’Orsay conserve également plusieurs variantes en bronze permettant de suivre l’évolution de cette composition. Parmi celles-ci, le chef-modèle RF 4342 présente une telle proximité avec notre exemplaire qu’il pourrait constituer le modèle de référence dont celui-ci est issu.
D’une belle patine brun-vert aux reflets rougeâtres, notre œuvre révèle toute l’intériorité du modèle et illustre la capacité novatrice de la sculpture de Dalou à rendre visible l’activité silencieuse et intense de la pensée. L’innovation scientifique incarnée par Lavoisier entre ainsi en résonance avec l’audace plastique de Dalou, réunissant dans une même image le progrès de la connaissance et celui de la création artistique. Conçu dans le cadre d’un vaste programme monumental, le Lavoisier trouva dans ses réductions en bronze une nouvelle destinée auprès des amateurs et collectionneurs. Elles permettent encore aujourd’hui d’apprécier, dans une relation plus intime avec l’œuvre, la subtilité du modelé et la profondeur psychologique insufflée par Dalou.
D. G.







